French 4620
Analyse de Ia Chanson
En face de ces quelques données historiquernent
établies, qui se réduisent à si peu de chose (le lieu de
Roncevaux n'est mÍme jarnais mentionné), la version contenue
dans le manuscrit d'Oxford de La Chanson
de Roland raconte une très belle et pathétiqne histoire.
Après sept ans de
campagnes victoricuses en Espagne, Charlemagne a conquis toutes
les cités, sauf Saragosse, encore tenue par le roi sarrasin
Marsile. Celui-ci, aux abois, envoie une ambassade à l'empereur
pour lui promettre de se rendre et de se convertir dès que
Charles sera rentré en France. Cependant il a l'intention de
n'en rien faire. Roland, neveu de Charles, se prononce pour le
refus de ces propositions, mais les autres barons, et Charles
après eux, les acceptent: l'envoi d'une ambassade à Marsile est
décidé (vers 1-243).
Pour l'accomplir, Roland
fait désigner son parâtre, Ganelon; celni-ci en conçoit un
profond ressentiment et jure de se venger (vers 244-39I).
Avec Marsile, dont il
accepte les présents, Ganelon a vite fait de conclure un pacte
de trahison: ii fera nommer Roland à l'arrière-garde de
l'armée, et Marsile lancera une attaque massive, an passage des
ports (vers 392-660).
Malgré les songes
alarmants qui viennent troubler Charles, Roland est effectivement
mis à Ia tête de l'arrière-garde; il prend avec lui vingt
mille Francs, et parmi eux les douze Pairs et l'archevêqne
Turpin. Pendant que Charlemagne passe les ports, les païens se
préparent à l'attaque (vers 661-995).
A Roncevaux, le frère
d'armes de Roland, Olivier, a pu apercevoir l'immense armée
païenne qui approche : il presse Roland de sonner du cor pour
avertir l'empereur, déjà engagé dans les défilés. Roland s'y
refuse il se fait fort de vaincre les Sarrasins avec ses vingt
mille Francs (vers 906-1187).
La bataille s'engage : au
premier choc, les douze Pairs ont l'avantage et défont leurs
adversaires. Mais les païens attaquent en force les chrÈtiens
ont beau multiplier les prouesses, ils succombent sous le nombre;
bientôt ils ne sont plus que soixante. Roland se décide alors
à sonner l'olifant, malgré Olivier, et sans qu'un secours
puisse être espéré (vers 1188-1795).
Tandis que Charles
rebrousse chemin, les derniers survivants luttent ,prement, mais
tombent un à un. Roland tranche le poing au roi Marsile, qui
prend la fuite. Bientôt Olivier est frappé à mort; puis
Gautier de l'Hnm succombe; enfin l'archevêqne Turpin est blessé
: il a le temps, avant de mourir, de bénir les corps des Pairs,
que Roland a pu rassembler devant lui. Mais déjà retentissent
les clairons de Charles: les derniers païens s'enfuient,
laissant Roland et Turpin maîtres du champ de bataille (vers
1796-2183).
Roland, en sonnant du cor,
s'est rompu les veines de la tempe; épnisé, il perd
connaissance. Un païen qui avait fait le mort tente de lui
prendre Durendal, son épée: Roland l'assomme d'nn coup de son
olifant; puis il tente, en vain, de briser Dorandal sur des
perrons de marbre. Roland sent venir la mort; il fait une è
prière et tend son gant à Dieu : saint Gabriel le prend et
l'âme du comte est portée an paradis (vars 2184-2396).
C'est alors que
Charlemagne arrive sur le champ de bataille. II se lance à la
poursuite des Sarrasins. Dieu a arrêtéle soleil pour lui
permettre de les atteindre, de les tailler en pièces ou de les
précipiter dans l'Ebre. Mais Marsile a pu se réfugier à
Saragosse (vers 2397-2608).
Il avait réclamé du
secours à l'émir de Babylone, Baligant. Celui-ci apparaît à
propos avec une énorme flotte et remonte le cours de l'Ebre : il
promet son aide à Marsile (vers 2609-2844).
Cependant Charlemagne est
revenu à Roncavaux et rend aux morts les honneurs funèbres. Or
voici que surgit Baligant à la tête d'une immense armée: dans
chaque camp, on ordonne les corps de bataille. Bientôt la
mêlée s'engage, devient générale. Elle se termine par le
combat singulier de l'emperur et de l'émir. Chancelant sous un
puissant coup d'épée, Charles est réconforté par la voix d'un
ange et tue son adversaire: c'est la victoire, les païens
fuient. Saragosse tombe aux mains des Francs tandis que Marsile
meurt; la reine Bramidoine ast emmenée captive (vers 2845-3704).
Charles revient en France;
il laisse an passage. à Blaye. les corps de Roland, d'Olivier at
de Turpin, puis gagne Aix-la-Chapelle.
Aude, fiancée de Roland,
meurt d'émotion en apprenant la fin du héros. Puis commence le
procés de Ganelon. Les barons penchent pour l'acquittement,
quand un jeune chevalier, Thierry, s'offre champion de
Charlemagne contre un parent du traître, Pinabel. Malgré sa
faiblesse, Thierry l'emporte. Pinabel et trente de ses parents
sont pendus, Ganelon, écartelé. Bramidoine est alors baptisé.
Mais Dieu, par Ia voix de saint Gabriel, appelle Charles pour de
noovelles Èpreuves. Et la chanson s'achève... (vers 3705-4002).
Valeur littÈraire de la
Chanson de Roland
De toutes les chansons de
geste conservées, ii n'en est qui égale en beauté La
Chanson de Roland : la plus ancienne du genre est un
chef?d'oeuvre incomparable.
Il importe assez peu que
tel ou tel épisode celui de Blancandrin, promoteur de
l'ambassade de Marsile et fauteur du pacte de trahison, ou celui
de l'émir Baligant paraisse être une addition
relativement tardive à la forme primitive de la légende: telle
qu'elle est, la version signée du nom de Turoldus (et presque
tous les savants s'accordent sur ce point) a des proportions
admirables dans leur simplicité: deux grandes parties
éqnilibrées, l'une, où le drame se noue par la trahison de
Ganelon at se conclut par la mort de Roland (vers 1-2396),
l'autre, où la vengeance de Charles se manifeste par la défaite
totale de l'ennemi et le châtiment du traître (vers 2397-4002);
deux épisodes guerriers se font pendant, précédés d'un
prologue diplomatique et suivis d'un épilogue judiciaire.
Mais l'oeuvre vaut surtout
par l'intensité dramatique: l'action progresse en vertu d'une
fatalité implacable, par les seuls ressorts d'une part des
grands intérêts en cause celui du lien féodal mis en
peril par la trahison, celui du monde chrétien menacé par
l'infidèle et d'autre part des caractères des
personnages engagés dans le drame. Il y a là une rigueur toute
classique.
L'action se noue par le
conflit qui éclate entre Roland et son parâtre Ganelon:
s'estimant à la fois offensé et menacé dans sa vie par la
proposition de Roland, Ganelon trouve dans l'ambassade auprès de
Marsile une occasion de se venger en trahissant du même
coup son empereur et ses frères d'armes. Le dénouement ne sera
pas autre chose que le châtiment du traître.
Mais ce ressort dramatique
n'est en réalité qu'un accessoire : ce qui est en cause
dépasse de très loin les dimensions d'un conflit personnel. Le
thème de la chanson n'est autre que celui du monde féodal au
service de la foi chrétienne. On peut discuter la question de
savoir si la chanson reflète ou non l'esprit de la Chrétienté
à l'époque de la première croisade. Il demeure bien évident
que le service de Dieu est le moteur le plus puissant qui dicte
leur conduite à Charlemagne, à l'archevêque Turpin, et après
eux, à tous les chevaliers engagés dans la lutte. En face, les
dieux des Sarrasins sont des idoles contestées, bafouées,
dérisoires, et les conversions finales, qu'elles soient forcées
ou volontaires, montrent bien que la foi inspire l'oeuvre. Au
reste, Dieu intervient fréquemment au cours du drame, dont
l'archange Gabriel est un des personnages : il porte au paradis
l'âme du héros, et c'est le point culminant du poéme.
Le service du seigneur
féodal n'a pas moins d'importance: l'héroisme de Roland n'a pas
d'autre mobile. C'est pour Charlemagne que Roland a vécu, qu'il
a conquis tant de terres, enduré tant de souffrances; C'est au
nom de ce qui est dû à Charles qu'il ranime le courage de ses
chevaliers, dans une bataille dont l'issue ne fait pas de doute;
cest pour l'honneur du suzerain qu'il meurt, maître du champ de
bataille. Le crime de Ganelon est avant tout un crime contre
l'ordre féodal : Charlemagne et sa <<mesnie>>ont
été trahis.+
Le lien féodal est
inséparable du lien familial: le chevalier ne doit jamais
manquer à l'honneur de son lignage; la faute de Ganelon entraine
l'extermination de tous ses parents. Ce lien est inséparable
aussi d'une certaine forme de l'amitié; celle, virile, du
compagnonnage chevaleresque. La fraternité de Roland et
d'Olivier constitue un des plus purs modèles d'amitie' de Ia
littérature universelle.
Enfin, Ia Chanson a le
mérite d'évoquer incomparablement le patriotisme français : France
dulce, Tere Major (voir vers et note 600) sont constamment
présentes à la pensée des héros. La geste est notre premier
grand poéme national, et peut-étre le seul.
On pourrait penser que la
mise en oeuvre des sentiments les plus élevés qui forment
l'armature d'une société entraîne, en contre partie, un
certain manque de vérité ou d'humanité dans la peinture des
caractères : le danger du genre est que les personnages soient
de pures abstractions. Il n'en est rien dans la Chanson de
Roland. Les héros et les traîtres soot bien loin d'être
tout d'une pièce
ROLAND symbolise les plus
pures vertus chevaleresques : dévouement total au suzerain, à
la patrie, au devoir. Mais ii est aussi, dans, ces vertus même ,
l'homme de la démesure, de la témérité allant jusqu'à une
inconscience coupable. . Olivier n'a pas tort de lui reprocher
son refus de sonner du cor quand il est encore temps: le
désastre de l'arrière-garde en sera la conséquence. C'est
précisément cette faute que son sacrifice expie, en le menant,
dans l'absolue logique de l'béroisme, jusqu'à la sainteté.
Mais cette âme d'airain est aussi capable d'atteodrissement, et
aucune scène n'est plus touchante à cet égard que celle de la
mort d'Olivier. Ce champion peim de jactance dans le défi sait
aussi mourir avec soumission et humilité.
C'est un rôle ingrat que
d'incarner, en face de la prouesse, la sagesse. Pourtant personne
ne peut voir en Olivier une fioide allégorie repésentant le
cliché médiéval de Sapientia (<< Sagesse
>>) opposée à Fortitudo ((<<Courage
>>). Ne pouvant faire entendre à Roland la voix de la
raison, il ne se montre pas moins preux, dans la bataille, que
s'il croyait possible la victoire. Quand enfin Roland sonne du
cor, il a le mérite de lui rappeler ce qu'exige un sentiment
intransigeant de l'honneur. Son héroïsme n'est pas amoindri
tant s'en faut, de s'accompagner de lucidité
.La figure de
l'archevêque Turin est assez extraordinaire: ce prêtre-soldat
frappe de grands coups d'épée avec la même ardeur qu'il
sermonne ou bénit. Il meurt invaincu, maiîre, avec Roland, du
champ de bataille, non sans faire un dernier acte de charité
chrétienne, quand, après avoir béni les morts, ii tente,
malgré son extrême faiblesse, d'aller chercher de l'eau pour
ranimer Roland évavoui. Cette fin revêt un sans profond.
Le personnage de
CHARLEMAGNE pourrait parfois sember déconcertant. Chef suprême
des Francs, ii paraît manquer d' esprit de décision et s'en
remettre trop aisément aux avis de son conseil. C'est que
l'empereur â la barbe fleurie, à qui ses ennemis pretent plus
de deux cents ans, et qui n'en a pas moins la force physique de
vaincre au combat le plus vigoureux des rois païens, est en
réalité bien plus qu'un chef temporel : inspiré de Dieu, qui
lui envoie ses angeset l'avertit par des songes prophétiques, il
a pour mission sur terre de voir ce que les autres ne voient pas,
sans pouvoir empêcher l'enchaînement fatal des évéme,emts,
avec le seul privilège de les ressentir plus douloureusement
qu'aucun autre. La <<peineuse vie>> des êtres
marqués par le destin pour commander aux hommes est son lot, et
rien n'est plus pathétique à cet égard que les derniers vers
de la chanson, qui lui promettent de nouvelles épreuves.
Il n'est pas jusqu'au
traître du drame, Ganelon, qui ne soit un caractère complexe et
plein de vérité humaine, dans ses contradictions. C'est un
chevalier estimé et irréprochable jusqu'au moment où la haine
l'égare, et même quand il s'est résolu à la trahison, il a
des sursauts de fierté et des gestes téméraires en face de ses
complices païens. L'auteur n'a pas voulu en faire une pure
incarnation du Mal.
Ajoutons, à ces remarques
sur les personnages, que l'auteur de la Chanson sait décrire
avec vigueur c'est la loi du genre les grands coups
d'épieu et d'épée, mais aussi évoquer mérite beaucoup
plus rare l'éclat des armes au soleil et la stridence des
clairons, tout le pittoresque exotique et effrayant d'une armée
de Sarrasins, un paysage grandiose et tragique Halt
sunt li pui e li val tenebrus (voir vers 814 et note)
la figure délicate et discrète d'une jeune fille qui meurt
d'amour (laisses (CCLXVIII-CCLXIX).
On se convaincra sans
peine que l'auteur de la Chanson de Roland est un très
grand poète.
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