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La chanson de Roland

Analyse de Ia Chanson

 

En face de ces quelques données historiquernent établies, qui se réduisent à si peu de chose (le lieu de Roncevaux n'est mÍme jarnais mentionné), la version contenue dans le manuscrit d'Oxford de La Chanson de Roland raconte une très belle et pathétiqne histoire.

Après sept ans de campagnes victoricuses en Espagne, Charlemagne a conquis toutes les cités, sauf Saragosse, encore tenue par le roi sarrasin Marsile. Celui-ci, aux abois, envoie une ambassade à l'empereur pour lui promettre de se rendre et de se convertir dès que Charles sera rentré en France. Cependant il a l'intention de n'en rien faire. Roland, neveu de Charles, se prononce pour le refus de ces propositions, mais les autres barons, et Charles après eux, les acceptent: l'envoi d'une ambassade à Marsile est décidé (vers 1-243).

Pour l'accomplir, Roland fait désigner son parâtre, Ganelon; celni-ci en conçoit un profond ressentiment et jure de se venger (vers 244-39I).

Avec Marsile, dont il accepte les présents, Ganelon a vite fait de conclure un pacte de trahison: ii fera nommer Roland à l'arrière-garde de l'armée, et Marsile lancera une attaque massive, an passage des ports (vers 392-660).

Malgré les songes alarmants qui viennent troubler Charles, Roland est effectivement mis à Ia tête de l'arrière-garde; il prend avec lui vingt mille Francs, et parmi eux les douze Pairs et l'archevêqne Turpin. Pendant que Charlemagne passe les ports, les païens se préparent à l'attaque (vers 661-995).

A Roncevaux, le frère d'armes de Roland, Olivier, a pu apercevoir l'immense armée païenne qui approche : il presse Roland de sonner du cor pour avertir l'empereur, déjà engagé dans les défilés. Roland s'y refuse il se fait fort de vaincre les Sarrasins avec ses vingt mille Francs (vers 906-1187).

La bataille s'engage : au premier choc, les douze Pairs ont l'avantage et défont leurs adversaires. Mais les païens attaquent en force les chrÈtiens ont beau multiplier les prouesses, ils succombent sous le nombre; bientôt ils ne sont plus que soixante. Roland se décide alors à sonner l'olifant, malgré Olivier, et sans qu'un secours puisse être espéré (vers 1188-1795).

Tandis que Charles rebrousse chemin, les derniers survivants luttent ,prement, mais tombent un à un. Roland tranche le poing au roi Marsile, qui prend la fuite. Bientôt Olivier est frappé à mort; puis Gautier de l'Hnm succombe; enfin l'archevêqne Turpin est blessé : il a le temps, avant de mourir, de bénir les corps des Pairs, que Roland a pu rassembler devant lui. Mais déjà retentissent les clairons de Charles: les derniers païens s'enfuient, laissant Roland et Turpin maîtres du champ de bataille (vers 1796-2183).

Roland, en sonnant du cor, s'est rompu les veines de la tempe; épnisé, il perd connaissance. Un païen qui avait fait le mort tente de lui prendre Durendal, son épée: Roland l'assomme d'nn coup de son olifant; puis il tente, en vain, de briser Dorandal sur des perrons de marbre. Roland sent venir la mort; il fait une è prière et tend son gant à Dieu : saint Gabriel le prend et l'âme du comte est portée an paradis (vars 2184-2396).

C'est alors que Charlemagne arrive sur le champ de bataille. II se lance à la poursuite des Sarrasins. Dieu a arrêtéle soleil pour lui permettre de les atteindre, de les tailler en pièces ou de les précipiter dans l'Ebre. Mais Marsile a pu se réfugier à Saragosse (vers 2397-2608).

Il avait réclamé du secours à l'émir de Babylone, Baligant. Celui-ci apparaît à propos avec une énorme flotte et remonte le cours de l'Ebre : il promet son aide à Marsile (vers 2609-2844).

Cependant Charlemagne est revenu à Roncavaux et rend aux morts les honneurs funèbres. Or voici que surgit Baligant à la tête d'une immense armée: dans chaque camp, on ordonne les corps de bataille. Bientôt la mêlée s'engage, devient générale. Elle se termine par le combat singulier de l'emperur et de l'émir. Chancelant sous un puissant coup d'épée, Charles est réconforté par la voix d'un ange et tue son adversaire: c'est la victoire, les païens fuient. Saragosse tombe aux mains des Francs tandis que Marsile meurt; la reine Bramidoine ast emmenée captive (vers 2845-3704).

Charles revient en France; il laisse an passage. à Blaye. les corps de Roland, d'Olivier at de Turpin, puis gagne Aix-la-Chapelle.

Aude, fiancée de Roland, meurt d'émotion en apprenant la fin du héros. Puis commence le procés de Ganelon. Les barons penchent pour l'acquittement, quand un jeune chevalier, Thierry, s'offre champion de Charlemagne contre un parent du traître, Pinabel. Malgré sa faiblesse, Thierry l'emporte. Pinabel et trente de ses parents sont pendus, Ganelon, écartelé. Bramidoine est alors baptisé. Mais Dieu, par Ia voix de saint Gabriel, appelle Charles pour de noovelles Èpreuves. Et la chanson s'achève... (vers 3705-4002).

Valeur littÈraire de la Chanson de Roland

De toutes les chansons de geste conservées, ii n'en est qui égale en beauté La Chanson de Roland : la plus ancienne du genre est un chef?d'oeuvre incomparable.

Il importe assez peu que tel ou tel épisode— celui de Blancandrin, promoteur de l'ambassade de Marsile et fauteur du pacte de trahison, ou celui de l'émir Baligant — paraisse être une addition relativement tardive à la forme primitive de la légende: telle qu'elle est, la version signée du nom de Turoldus (et presque tous les savants s'accordent sur ce point) a des proportions admirables dans leur simplicité: deux grandes parties éqnilibrées, l'une, où le drame se noue par la trahison de Ganelon at se conclut par la mort de Roland (vers 1-2396), l'autre, où la vengeance de Charles se manifeste par la défaite totale de l'ennemi et le châtiment du traître (vers 2397-4002); deux épisodes guerriers se font pendant, précédés d'un prologue diplomatique et suivis d'un épilogue judiciaire.

Mais l'oeuvre vaut surtout par l'intensité dramatique: l'action progresse en vertu d'une fatalité implacable, par les seuls ressorts d'une part des grands intérêts en cause — celui du lien féodal mis en peril par la trahison, celui du monde chrétien menacé par l'infidèle — et d'autre part des caractères des personnages engagés dans le drame. Il y a là une rigueur toute classique.

L'action se noue par le conflit qui éclate entre Roland et son parâtre Ganelon: s'estimant à la fois offensé et menacé dans sa vie par la proposition de Roland, Ganelon trouve dans l'ambassade auprès de Marsile une occasion de se venger — en trahissant du même coup son empereur et ses frères d'armes. Le dénouement ne sera pas autre chose que le châtiment du traître.

Mais ce ressort dramatique n'est en réalité qu'un accessoire : ce qui est en cause dépasse de très loin les dimensions d'un conflit personnel. Le thème de la chanson n'est autre que celui du monde féodal au service de la foi chrétienne. On peut discuter la question de savoir si la chanson reflète ou non l'esprit de la Chrétienté à l'époque de la première croisade. Il demeure bien évident que le service de Dieu est le moteur le plus puissant qui dicte leur conduite à Charlemagne, à l'archevêque Turpin, et après eux, à tous les chevaliers engagés dans la lutte. En face, les dieux des Sarrasins sont des idoles contestées, bafouées, dérisoires, et les conversions finales, qu'elles soient forcées ou volontaires, montrent bien que la foi inspire l'oeuvre. Au reste, Dieu intervient fréquemment au cours du drame, dont l'archange Gabriel est un des personnages : il porte au paradis l'âme du héros, et c'est le point culminant du poéme.

Le service du seigneur féodal n'a pas moins d'importance: l'héroisme de Roland n'a pas d'autre mobile. C'est pour Charlemagne que Roland a vécu, qu'il a conquis tant de terres, enduré tant de souffrances; C'est au nom de ce qui est dû à Charles qu'il ranime le courage de ses chevaliers, dans une bataille dont l'issue ne fait pas de doute; cest pour l'honneur du suzerain qu'il meurt, maître du champ de bataille. Le crime de Ganelon est avant tout un crime contre l'ordre féodal : Charlemagne et sa <<mesnie>>ont été trahis.+

Le lien féodal est inséparable du lien familial: le chevalier ne doit jamais manquer à l'honneur de son lignage; la faute de Ganelon entraine l'extermination de tous ses parents. Ce lien est inséparable aussi d'une certaine forme de l'amitié; celle, virile, du compagnonnage chevaleresque. La fraternité de Roland et d'Olivier constitue un des plus purs modèles d'amitie' de Ia littérature universelle.

Enfin, Ia Chanson a le mérite d'évoquer incomparablement le patriotisme français : France dulce, Tere Major (voir vers et note 600) sont constamment présentes à la pensée des héros. La geste est notre premier grand poéme national, et peut-étre le seul.

On pourrait penser que la mise en oeuvre des sentiments les plus élevés qui forment l'armature d'une société entraîne, en contre partie, un certain manque de vérité ou d'humanité dans la peinture des caractères : le danger du genre est que les personnages soient de pures abstractions. Il n'en est rien dans la Chanson de Roland. Les héros et les traîtres soot bien loin d'être tout d'une pièce

ROLAND symbolise les plus pures vertus chevaleresques : dévouement total au suzerain, à la patrie, au devoir. Mais ii est aussi, dans, ces vertus même , l'homme de la démesure, de la témérité allant jusqu'à une inconscience coupable. . Olivier n'a pas tort de lui reprocher son refus de sonner du cor quand il est encore temps: le désastre de l'arrière-garde en sera la conséquence. C'est précisément cette faute que son sacrifice expie, en le menant, dans l'absolue logique de l'béroisme, jusqu'à la sainteté. Mais cette âme d'airain est aussi capable d'atteodrissement, et aucune scène n'est plus touchante à cet égard que celle de la mort d'Olivier. Ce champion peim de jactance dans le défi sait aussi mourir avec soumission et humilité.

C'est un rôle ingrat que d'incarner, en face de la prouesse, la sagesse. Pourtant personne ne peut voir en Olivier une fioide allégorie repésentant le cliché médiéval de Sapientia (<< Sagesse >>) opposée à Fortitudo ((<<Courage >>). Ne pouvant faire entendre à Roland la voix de la raison, il ne se montre pas moins preux, dans la bataille, que s'il croyait possible la victoire. Quand enfin Roland sonne du cor, il a le mérite de lui rappeler ce qu'exige un sentiment intransigeant de l'honneur. Son héroïsme n'est pas amoindri tant s'en faut, de s'accompagner de lucidité

.La figure de l'archevêque Turin est assez extraordinaire: ce prêtre-soldat frappe de grands coups d'épée avec la même ardeur qu'il sermonne ou bénit. Il meurt invaincu, maiîre, avec Roland, du champ de bataille, non sans faire un dernier acte de charité chrétienne, quand, après avoir béni les morts, ii tente, malgré son extrême faiblesse, d'aller chercher de l'eau pour ranimer Roland évavoui. Cette fin revêt un sans profond.

Le personnage de CHARLEMAGNE pourrait parfois sember déconcertant. Chef suprême des Francs, ii paraît manquer d' esprit de décision et s'en remettre trop aisément aux avis de son conseil. C'est que l'empereur â la barbe fleurie, à qui ses ennemis pretent plus de deux cents ans, et qui n'en a pas moins la force physique de vaincre au combat le plus vigoureux des rois païens, est en réalité bien plus qu'un chef temporel : inspiré de Dieu, qui lui envoie ses angeset l'avertit par des songes prophétiques, il a pour mission sur terre de voir ce que les autres ne voient pas, sans pouvoir empêcher l'enchaînement fatal des évéme,emts, avec le seul privilège de les ressentir plus douloureusement qu'aucun autre. La <<peineuse vie>> des êtres marqués par le destin pour commander aux hommes est son lot, et rien n'est plus pathétique à cet égard que les derniers vers de la chanson, qui lui promettent de nouvelles épreuves.

Il n'est pas jusqu'au traître du drame, Ganelon, qui ne soit un caractère complexe et plein de vérité humaine, dans ses contradictions. C'est un chevalier estimé et irréprochable jusqu'au moment où la haine l'égare, et même quand il s'est résolu à la trahison, il a des sursauts de fierté et des gestes téméraires en face de ses complices païens. L'auteur n'a pas voulu en faire une pure incarnation du Mal.

Ajoutons, à ces remarques sur les personnages, que l'auteur de la Chanson sait décrire avec vigueur — c'est la loi du genre — les grands coups d'épieu et d'épée, mais aussi évoquer — mérite beaucoup plus rare — l'éclat des armes au soleil et la stridence des clairons, tout le pittoresque exotique et effrayant d'une armée de Sarrasins, un paysage grandiose et tragique — Halt sunt li pui e li val tenebrus (voir vers 814 et note) — la figure délicate et discrète d'une jeune fille qui meurt d'amour (laisses (CCLXVIII-CCLXIX).

On se convaincra sans peine que l'auteur de la Chanson de Roland est un très grand poète.

 

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